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On entend souvent dire que l'automobile
est en cours d'uniformisation. Que la politique des grands groupes
est en train de tuer la personnalité des marques, même d'exception.
Pourtant, après l'essai de la Donkervoort D8 dans notre numéro
de janvier, nous allons une fois encore vous prouver que conduire la même
voiture que les autres n'est pas une fatalité !
La passion de l'automobile anime de nombreux pays dans
ce monde. Mais elle s'exprime de manières différentes. Les
USA adorent les "muscle cars" démesurées, les "monster trucks"
insensés, que leurs propriétaires bricolent la semaine pour
les faire s'affronter le week-end. Les Allemands adorent les délires
de puissance obtenus sur des machines déjà performantes grâce
au tuning d'usine. Là-bas, les préparateurs de BMW, Porsche
ou Mercedes sont aussi connus que les grandes marques. L'Italie aime les
belles choses. Encore plus si elles sont rapides. Mais il faut qu'elles
portent un illustre blason, de préférence victorieux en compétition.
Et leurs mécaniques doivent rester inviolées dès la
sortie de l'usine, qui reste pour les Italiens la seule manufacture respectable
d'uvres motoristiques ! Pour preuve, les constructeurs italiens sont
aujourd'hui les seuls pour qui le capot est un lieu de culte, pour qui cacher
un V6 Alfa ou un V8 Maserati sous un morceau de plastique serait un blasphème.
Qu'ils en soient remerciés !
Enfin, il y a la Grande-Bretagne. L'expression "gentleman driver" n'y est
pas née par hasard. Ce qu'on aime par-dessus tout de ce côté
de la Manche, c'est le travail fait avec application et amour. C'est l'artisanat.
La verte Albion est aujourd'hui la seule à abriter tant de passionnés
qui font survivre ou naître quelques marques, quelques "kit cars",
ces automobiles minimalistes créées à force d'ingéniosité
en associant pièces empruntées à de grandes marques
et autres façonnées à la main au fond d'un garage.
La qualité des résultats est parfois inégale. L'enthousiasme
est toujours inégalable. Les Anglais ont perdu les grandes gloires
nationales : Rolls Royce, Bentley, Jaguar et Mini sont-elles encore véritablement
anglaises ? Grâce à Dieu, il leur reste quelques morceaux de
patrimoine pour faire face. Nous y reviendrons. Aujourd'hui, nous regarderons
la plus traditionnelle de toutes les marques automobiles : Morgan !
Incomparable
Je ne vous ferai pas croire qu'au volant de cette Aero 8, j'ai
constaté les changements qui la différencient des bonnes
vieilles Plus 8. C'est la première fois que je conduis une
Morgan. Je la découvre vierge de tout a priori. Je ne peux la comparer
qu'à d'autres grandes sportives modernes. En fait, non.
Je ne peux pas. La tradition que dégage cette voiture (que dis-je
: cette Automobile) la place dans une autre galaxie. Il y a d'abord
le design que les exigences modernes n'ont pas éloigné
des traits familiaux. Les formes ancestrales de Morgan sont là.
Phares ronds, calandre en fer à cheval point de départ d'un
capot moteur qui s'élargit jusqu'à la base du
pare brise, ailes avant proéminentes prolongées par de vastes
marchepieds eux-mêmes prolongés par les ailes arrière...
Ici, ces lignes traditionnelles s'associent à l'aérodynamisme.
On dirait une Plus 8 qui se serait musclée à force de lutter
contre l'air ! Et qu'en même temps, ses formes ont été
érodées, sculptées par le vent, comme une rivière
gomme au fil des années les aspérités de la roche,
pour que la lutte devienne caresse. Hélas, cette voiture n'est
pas photogénique. Sur papier glacé, ses phares donnent l'impression
de loucher. En vrai, on ne le voit plus. La Morgan est sculpturale, tapie
au ras du sol, son charme intimide.
La "tradition moderne" s'exprime aussi dans l'habitacle. Les poignées
de porte ne se poussent pas, ne s'enfoncent pas. Elles se tournent. La ceinture
de bois clair mat qui entoure l'habitacle, cette planche de bord en aluminium
martelé, ce volant à trois branches en étoile du même
métal... C'est la tradition. On a l'impression de s'asseoir dans
une voiture ancienne. Les commandes de vitres électriques, la climatisation,
le lecteur CD caché tout là-bas, à côté
des genoux du pilote, le mini écran LCD témoignant de la pression
des pneus, c'est la modernité.
V8 BMW
Et sous le capot alors ? On trouve un V8 BMW de 4,4 litres, 286ch et 440Nm
à 3.600tr/min associé à une boîte 6 rapports.
Nous n'avons pu prendre la Morgan en main que durant quelques heures. Peu
pour juger des performances ultimes de la voiture, bien assez pour apprécier
sa magie. Car si en effet sa mécanique et son poids mesuré
(une tonne tout juste) lui autorisent une vitesse de pointe de 240 km/h
et le 0 à 100 en moins de 5 secondes, si sa stabilité et sa
répartition des masses (50/50) ainsi que la rigidité de son
châssis tout alu lui permettent des vitesses de passage en courbe
ébouriffantes, ce n'est pas là l'essentiel. L'essentiel réside
dans les sentiments que procure la conduite de l'Aero 8. On ressent quelque
chose de particulier rien qu'en tournant le volant. Difficile de décrire
ce qu'il se passe. On sent cette direction travailler, à l'arrêt
comme à l'attaque. Comme dans une voiture ancienne mais avec une
précision bien d'aujourd'hui. Puis partout où se posent les
yeux, tout n'est que classe british. C'est vrai, le maniement de l'embrayage
requiert un peu d'habitude si l'on veut éviter les à-coups
disgracieux lors des passages de rapport. Mais c'est un exercice auquel
tout passionné se prête volontiers. La Morgan donne envie de
s'y soumettre, de trouver comment la traiter avec les égards qu'elle
mérite. Et elle se révèle finalement confortable, que
ce soit en ville, à la campagne ou sur l'autoroute, malgré
les exigences sportives des suspensions. Cela dit, même si elle reste
diplomate avec les vertèbres sur le pavé, on sent que son
terrain de jeu est la route lisse et les courbes au revêtement de
billard. Là, faites parler le couple même dès 1.000
tr/min, laissez chanter le V8 et vous serez l'un des conducteurs les plus
souriants de la planète !
Conclusion
Alors, l'automobile s'uniformise-t-elle ? Seulement si l'automobiliste
le veut ! Bien sûr, les 92.565 euros demandés réservent
l'exclusivité à certains. Mais la Morgan Aero 8 est une
alternative plus qu'intéressante aux sportives habituelles. Elle
exige quelques sacrifices, c'est vrai. Pas de hi-fi à 12 haut-parleurs,
pas de capote électrique, pas d'écran couleur 16/9 multifonction...
Mais fuir l'uniformité est à ce prix ! La Morgan se rattrape
et dépasse les autres sur d'autres points. Surtout par le sentiment
de richesse qu'elle procure. Pas de richesse pécuniaire. De richesse
d'âme. Cela se fait rare !
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